A un moment, il faut ouvrir les yeux, sans forcément en avoir envie, parce que c’est confortable de rester aveuglé par une certaine lumière un peu aveuglante, qui rassure, ce que c’est que le besoin d’être rassuré, l’infini, liquide, évidemment, pour ne pas savoir, ou ne pas voir, qui est qui, et qui on est, si on est quelqu’un peut-être personne, c’est ça qui fait peur, et aussi, d’avoir envie des autres tout en étant bloqué sur soi, bloqué entre tous les autres, c’est ça,
ça faisait longtemps qu’on n’avait pas traîné à la plage, à cette plage, une vraie plage, avec de vrais gens, sur laquelle, pas celle-là, mais une pas loin, j'avais passé des vacances d'enfance, au début ça faisait bizarre, autant de vrais gens presque nus, qui se regardaient et s’ignoraient à la fois, assis devant cette grande flaque qui s’appelle la mer, et à force de s’entasser, de se crémer, de se baigner, ça donnait des soupçons sur l’hygiène de tout ça, si c’était vraiment une bonne idée de s’entasser, et je me demandais ce que je faisais là, j'avais complètement perdu l'habitude, puis, très vite, après avoir croisé cette femme au ventre aussi flétri qu’un pissenlit, je me suis sentie rassurée, ouf, ça faisait du bien, ensemble, il n’y avait pas tant de gens que ça, et personne n’avait l’air de croire qu’il venait de quelque part d’intéressant, tout le monde s’acceptait, d’une certaine façon, la concentration de nous permettait de s’accepter mieux, c’était bête de penser ça, mais je voyais aussi le petit T et sa jambe folle, le petit T roulé dans le sable, un peu tordu, comme d’habitude, échoué dans le sable ou accroché à moi dans les vagues, je le voyais et comme il était bien avec eux tous,
Il y avait des petits cactus très plats, avec des feuilles en triangle, plantés dans des pots en terre cuite peints, qui décoraient la plage de transats, perdue au milieu de la plage publique, ça suffirait presque pour résumer, on se réfugiait là, je prenais le soleil mais presque pas, je n’avais pas envie de rester longtemps dessous, un peu, je lisais Voici et les paires de fesses de l’été, sous un parasol, il y avait toutes sortes de paires plus ou moins rebondies, avec des commentaires, j’essayais d’imaginer la mienne au milieu, en bikini à fleurs,
Les enfants couraient dans le sable, quand il était bien tassé, T ne tombait pas, A voulait grimper dans les rochers, je voulais écrire les vacances, mais je ne savais pas très bien par où commencer, parce qu’écrire les vacances, ça n’était pas raconter exactement ce qui s’était passé, c'était l'histoire d'une plage, toute l'histoire de cette plage, en plus de trente ans, mais, chaque été il se passait trop de choses, il y avait énormément de paires de fesses et d'enfants partout, et le sable, probablement que ce n'était plus le même sable, ça s'achète par tonnes pour les touristes,
Finalement, on avait bronzé, on s’était baigné, on avait bu du rosé, et fait d’autres choses, des choses de vacances, pas grand-chose, sans télévision, avec des chiens et des chats, et les enfants, les chiens et les chats, surtout les chiens, comparés aux enfants, du mérite comparé, pour les gens qui n’ont pas eu d’enfant, ça leur semblait mieux, les animaux, par contre les parents, nous, ça nous semblait moins bien, on préférait les enfants, mais tout ça sans le dire, on avait passé des vacances sans trop en dire, c’est souvent comme ça, les histoires de famille, ou de vacances, ne pas se raconter trop de choses,
Les enfants plus grands, et les parents, devenus, je pensais à mon corps d'enfant, roulé dans le sable lui aussi, des enfants plus grands, chaque année, des enfants qui couraient, ou qui essayaient, j’essayais de marcher beaucoup avec T, il s’accrochait au bras, il ne pouvait pas courir partout tout seul, mais grandi, lui aussi, en un an, il parlait, il parlait avec A, elle lui expliquait les peurs et les joies, surtout les peurs, elle lui disait ce qu’il pourrait faire pour pas avoir peur, tout ce qu’elle lui disait, il comprenait, il répondait, il voulait toujours exactement la même chose qu’elle,
Parfois, T tapait sur sa sœur, comme ça, il lui lançait du sable, A le bousculait, mais sans cri, ils ne criaient pas l’un après l’autre, simplement faire des choses ensemble, se regarder, se toucher, à un moment, ils se roulaient par terre dans le sable, juste avant qu’on quitte la plage, ils étaient rincés et habillés, et ils se couchaient tous les deux dans le sable, pour se rouler l’un à côté de l’autre, en riant, du sable partout, les cheveux, tout, chauds, et ensablés,
Les beaux enfants, les belles vacances, tout ça, il ne fallait pas poser de questions, il fallait le prendre comme ça venait, et essayer, le plus possible, c'était comme ça,
Ça donnait aussi la possibilité de vraiment regarder les autres, tous les autres, ça faisait longtemps que je n’avais pas autant regardé autour de moi, les gens, il y avait très peu de gens seuls, des familles, des parents, des grands-parents, des grands-mères seins nus et des petites filles recouvertes d’un short, qui ne voulaient pas montrer, c'était ça le changement, j’avais même vu, c’était une silhouette plus qu’autre chose, mais à l’intérieur de la silhouette, il y avait une femme, elle avait une démarche jeune, une femme entièrement voilée, recouverte d’un épais tissu noir, c’était extrêmement majestueux, mais aussi effrayant, il y avait des femmes voilées sur la plage, et j’étais au supermarché, il y avait une femme voilée, une grand-mère, avec quelqu’un de sa famille, et la caissière et son mari étaient très aimables, mais quand elles étaient parties, la caissière avait dit « je savais pas que c’était carnaval aujourd’hui », sans rire du tout,
Les corps des autres gens, on perd l'habitude des corps, des gens presque nus, mais ça se reprend, l'habitude des peaux rouges, et autre, à part les femmes, très recouvertes de tissus, que je décrouvrais sur cette plage, impossible de dire depuis combien de temps passaient ces femmes, à cause de toutes les années ailleurs, des enfants, les filles en roses et perles, avec des cheveux tressés, il y en avait toujours eu, et les garçons, je ne regardais pas tellement les petits garçons, ils couraient trop vite,
Et la plage qui se recouvrait de déchets, de bouteilles, et de morceaux de plastique, personne ne ramassait, c'était public, peut-être que je ne les voyais pas, avant, je me souvenais surtout d'un sable extrêmement chaud, et de l'eau, un peu grasse, à l'époque,
Il n’y avait plus un seul coquillage, quelques poussières de coquilles, finis les seaux entiers ramenés presque chaque jour, on avait l'impression que les coquillages poussaient, on pouvait les récolter et les collectionner, mais ça s'était épuisé, un jour, pendant l'enfance de quelqu'un d'autre, sans prévenir, et maintenant, ça faisait une chose de moins à protéger, sur cette plage-là, tout au moins, la disparition des coquillages n'empêchait pas les enfants de courir et de lancer du sable, la disparition des coquillages me permettait uniquement de me souvenir de leur présence, les yeux dans le vide,
Les vacances, c'était bien,
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Magnifique Griz. Magnifique...
RépondreSupprimer( ps : vous faites ça AUSSI avec des animaux??? Vous êtes vraiment des bêtes !!!)