Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des oeufs à la coque
Et du mouron !
Mes petites amoureuses
Arthur Rimbaud
Dans le genre liste d’appels à tous, j’avais envie d’une liste de quelques garçons que j'ai peu aimé, pas tous, comme ça, pour voir si je les ai oubliés, la plupart, ceux que j'ai le moins aimé, la liste de ceux qui n’ont pas compté, et en tout cas, j'ai complètement oublié comment je les ai aimés, pourquoi.
Toutes les petites histoires minuscules, elles sont un peu minuscules, le temps, des histoires d’une journée, ou deux, un peu plus, il y a eu quelques nuits, majeures, et des regards, mineurs.
L’innocence, et la fin, la beauté de toutes les petites gueules, et les limites du jeu.
Le premier, j'avais sept ans, je savais lire, je le trouvais beau. Il ne parlait presque pas, je l'ai toujours trouvé beau, mais j'étais trop timide pour le lui dire. C’était peut-être l'homme de ma vie, il était beau et doux, pas sûr. Un petit garçon sérieux. Je ne me souviens pas pendant combien d'années, dans la même classe. Peut-être quatre ans. Il n’est jamais venu jouer, je le croisais parfois, il arrivait à pieds par le même chemin improbable, je n’ai jamais su où il habitait. En dehors des heures à l’école, on a partagé un trottoir.
Le deuxième, il était encore plus beau. Mais il était prétentieux. Et j'étais encore plus timide. Parce que l'école était plus grande (un collège), et qu'il y avait des codes dits ou non-dits que je ne comprenais pas, pas tellement. Je ramais.
Notamment avec les garçons.
C’était le genre faux-blond, il avait dû être blond, petit, mais il avait grandi, les yeux encore bleu, et l’air tout le temps de s’en foutre de tout. Ça, c’était important.
Il m'avait regardé, un jour, j'attendais le bus, j'étais toujours toute seule, et lui jamais. Il était de l'autre côté de la rue, et il m'avait longuement regardée. C’était ça l'amour.
Le troisième, au troisième, ça commençait à démanger de dire ou faire quelque chose, si on pouvait dire ou faire quelque chose ensemble, j'imaginais bien quoi, j’étais en troisième, c'était le début de la série des Xavier, il y en a eu... plusieurs, je ne sais plus combien, mais au moins, ça simplifiait, si c'était un Xavier, c'était pour moi. Tandis que mon frère, c'était les Cécile.
Un Xavier, il avait une bouche si jeune, il ne savait pas faire grand-chose d'autre qu'ouvrir la bouche, mais je l'aimais bien, comme une grande sœur.
L’autre Xavier, il était vieux, c'était comme si les Xavier étaient toujours un peu anachroniques, pourquoi? Je ne sais pas.
le vieux Xavier savait tout faire, c'était sûr, mais moi rien, et j'avais prévu une date pour mon dépucelage, c'était trop tôt, je ne voulais pas trop tôt, j'avais peur d'être encore une enfant, je me disais, je ne vais pas être une femme comme ça, on ne peut pas devenir une femme n'importe comment, ce Xavier n'était pas l'homme de la situation, il m'aimait beaucoup trop, il avait un désir incommensurable de ma petite personne, il pouvait me donner la main pendant des heures, avec de plus en plus d'insistance, comme si j'étais capable de changer d'avis, il était un peu comme un chien fidèle.
Entre les Xaviers, il y avait quelques spécimens plus ou moins décidés, des après-midis de filles qui parlent des garçons, au café, des soirées entières sans premier pas, des baisers jamais donnés ou reçus, il suffisait que l’un ou l’autre se rebiffe, le hasard des baisers, il y avait autant de hasard que de baisers.
L’élu devait être un mauvais garçon, un beau mauvais garçon. Ça pour l'être, il l'était, parfaitement mauvais, je ne me souviens que de son regard, mais pas de son prénom. il m'a sûrement oubliée, et moi aussi, quasiment, c'était une nuit, dehors, il ne faisait pas froid, pourtant l'automne était bien avancé, je n’avais pas vraiment envie, une fois en place, la première fois, mais quand même un peu, que ce soit fait. C'était ça le plan, au cas où le plaisir se plante, autant que le reste, les autres détails, (le garçon, le décor,) qu'il reste quelque chose, je voulais que ça ressemble à quelque chose. Ça ressemblait à un plan, parfaitement exécuté. Après, c'était fait.
L'écriture, ça rameute, parfois. J'avais oublié le mauvais garçon, avant de commencer. J'avais oublié le suivant, dont je parlerais à peine, mais ça me revient. Il était anglais, c'était la chance d'avoir un vrai anglais sous la main, fan de Gainsbourg, un homme, qui me passait sur le corps, on était le couple Gainsbourg / Birkin à l'envers, il adorait ça, c'était comic, c'était strip, c'était sans issue. De retour à Oxford, il m'a écrit des lettres, mais pas de promesses, on n'avait pas envie de se revoir, parce qu'il était myope, il avait une drôle de tête sans ses lunettes, je me souviens bien de ses chaussures, d'un peu tout, ça me revient, presque son odeur, je n'aimais pas tellement son odeur, il habitait dans le lycée, sous les combles, c'était l'assistant d'anglais.
Je ne me posais pas la question est-ce que c'est le bon ? est-ce qu'il y en avait un qui serait mieux, ils étaient tous bien, et pas trop bien non plus, je n'aimais pas les trop bien, je collectionnais quelques losers pas magnifiques du tout, certains, un peu plus, mais en général, après le premier qui devait être beau, les autres ne devaient pas faire peur, et la beauté, ça fait peur.
L’un était tout petit, et amoureux d’une autre, puis de moi, il était sûrement amoureux de moi, mais il allait mieux avec l’autre, qui l'aimait, elle. (Pour faire simple.) Il était assez sexuel, c’était le seul avec qui on parlait de sexe, comme on aurait parlé cinéma ou ballades à vélo, les autres n’en parlaient pas (c’était le truc à faire, mais sans rien dire), lui parlait, et faisait, il avait des ambitions, il aimait l'expérimentation.
Les autres, après, c’était parti, c’était toujours discret, détourné, un peu aléatoire, j’avais fait une liste, à un moment, de tous ceux avec qui j’avais couché, puis perdu la liste, ou jeté, probablement jeté, je ne me souviens pas si c’était dix ou cinquante, moins de cinquante probablement, et plus que dix, ce qui ne veut rien dire sur le nombre de fois couchée, puisque le temps, passer du temps à coucher, ça se compte pas. Échapper à toute histoire de nombre en la matière, l’un en amenait un autre, il y en avait eu quelques-uns, les nuits d’amour étaient comme les copines qui passent sans prévenir, chaque nuit, chaque copine, c’était bien.
J’ai cherché sur internet une trace, qui pouvait bien avoir laissé une trace, apparemment personne, peut-être que l’un habite en Angleterre, et possède un profil linkedin, (pas l’assistant d’anglais), les autres sont complètement absents, à part, (mais est-ce lui ?) un qui se disait presque mort, et malade, dont un homonyme (lui ?) apparaît dans un blog consacré au grand-banditisme, sous l’identité d’un tueur de caïd, en 2000.
J’aurais pu être femme de bandit, c’était possible, le tueur était un garçon insaisissable, probablement mythomane, peut-être mourant, pas du tout un homme à femmes, il était jeune, et du genre en bande, on se voyait souvent avec au moins un autre garçon, ils portaient tous les deux des vestes à capuches, ils étaient là, on avait rendez-vous, ils n’avaient pas d’appartement, et à l’époque on ne pouvait pas se fliquer les uns les autres avec un portable, on n’avait pas non plus d’ordinateur, on se voyait et on se perdait si facilement. Avec lui, on était en coup de vent, j’aurais bien aimé le saisir un peu plus, j’avais un peu essayé, de tourner, de temps en temps, autour des endroits où je l’avais vu, ambiance modianesque, mais aussi, j’aimais bien qu’il file, il avait dit qu’il allait mourir, et j’avais vu la cicatrice dans son dos, il était particulièrement calme, il est peut-être mort.
Ces amours immatures se terminaient en un clin d’œil, il suffisait de quinze jours de vacances, d’un week-end sans se parler, et c’était fini. Je ne relançais jamais personne, il n’y avait pas vraiment d’histoire, et après toutes ces années, c’est trouver les mots, trouver les mots pour raconter des non-histoires, aux personnages disparus, tout est disparu, je me souviens bien des nuits, comment c’était, le léger hasard des fins de soirée, je ne cherchais personne, je regardais parfois, de loin, l’un, mais toujours de loin, si un autre s’approchait, parfois, souvent, ce n’était pas le bon qui voulait, ou je n’étais pas la bonne, il ne fallait pas trop se raconter d’histoires.
Raconter, ou pas, pas tout, cette histoire d’autofiction, si on raconte les riens, c'étaient des histoires de rien, mais aussi, le miroir, un peu, le miroir de chacun, ce qui a très peu eu lieu, les plus minuscules amours, revus et corrigés entre les lignes.
j'ai cherché mes xaviers, au début, je me disais, que j'en avais pas, et puis j'en ai retrouvé deux, bonheur des listes, mais surtout un... que j'en frémis encore tellement c'était beau ce que j'éprouvais pour lui, ce que ça me faisait de le croiser, de juste le voir, c'était rare, lui, il m' a à peine vue, je crois que maintenant il m'adorerait...
RépondreSupprimertu sais ce qu'il est devenu ? les miens ont disparu, et je crois pas que je pourrais les reconnaître. mais des xavier, il y en a tellement.
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